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Une communication sans masque ? Retour sur un mois de discours de l’exécutif en France sur le Covid 19

Dr Bertrand Augé – ESC PAU Business School

Dr Farid Makhlouf – ESC PAU Business School

La crise sanitaire liée au Covid 19 plonge notre pays dans une crise et une situation qu’il n’avait pas connues depuis la Seconde Guerre Mondiale. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre paradoxe de ce virus qui nous oblige à penser « le monde d’après » en nous replongeant dans les affres de notre mémoire collective. Or, si l’Histoire de France est aussi riche d’évènements dramatiques que glorieux, nous semblons manquer de repères dans la situation actuelle. Nos regards se tournent vers nos dirigeants politiques en espérant que ceux-ci fixent un cap.

Dressons immédiatement un constat que nous avions déjà établi dans une chronique précédente : aucun gouvernement actuel ne résiste à une critique légitime de ses administrés dans sa gestion de la crise sanitaire. De la puissance chinoise de plus en plus montrée du doigt(vers un état « paria » ?) pour sa gestion originelle de la crise, au laisser faire britannique (qui a failli coûter la vie à son Premier Ministre), à l’hyperpuissance médiatique de Donald Trumpmise à mal… Les exemples sont légions avant que le virus n’atteigne tôt ou tard d’autres contrées jusque-là relativement épargnées.

Et la France me direz-vous ? Interrogés récemment dans un sondagesur la confiance qu’ils accordent à leur gouvernement dans sa gestion de la crise, les Français ont majoritairement répondu par la négative, alors même que leurs homologues britanniques et allemands s’estimaient, eux, satisfaits.

De la notion de confiance

Comment expliquer une telle défiance des Français envers le gouvernement alors même que l’action de celui-ci semble avoir été chronologiquement en phase avec l’avancée du virus ? Pour expliquer cette défiance, il nous faut d’abord revenir sur la notion de confiance. Quatre notions essentielles caractérisent ainsi la confiance institutionnelle : la vulnérabilité de celui qui accorde sa confiance, l’action qui devra être accomplie par celui qui reçoit cette confiance, le résultat important attendu par le premier et le contrôle faible, voire inexistant, du premier envers le second (Mayer, 1995 ; Belley, 2016). La vulnérabilité renvoie à la prise de risque en accordant sa confiance, un risque calculé (a fortiori quand il existe une asymétrie des pouvoirs, des ressources et des compétences entre les deux parties) reposant sur le jugement de la compétence, l’intégrité et la bienveillance de celui qui reçoit la confiance (Mayer, p. 729).

Dans notre cas, il semblerait que nos concitoyens expriment des reproches vis-à-vis de la communication tantôt erratique, tantôt prolifique du gouvernement, entre hésitation et injonctions paradoxales (entre autres exemples les incantations « restez chez vous » et « allez voter » entre le 12 et le 15 mars) sans compter des erreurs d’appréciations qui confinent à la volte-face. Sur ce dernier point, l’exemple le plus éclairant est incontestablement celui de la question du port du masque pour lutter plus efficacement contre la propagation du Covid 19. Les réseaux sociaux et autres articles de presse fleurissent maintenant d’extraits de discours contradictoires sur la question de l’utilité des masques. Le sentiment dominant de nos concitoyens ? Certainement que nos dirigeants ont « masqué » la faiblesse de nos stocks par un jugement hâtif sur le manque d’efficacité d’un masque pour tous. Il semblerait que les Français se souviennent très bien des propos originaux du Premier Ministre déclarant le 13 mars « Le port du masque, en population générale dans la rue, ça ne sert à rien » ou de la porte-parole du gouvernement le 17 mars « Les Français ne pourront pas acheter de masque dans les pharmacies, car ce n’est pas nécessaire si l’on n’est pas malade ». Toutes affirmations aujourd’hui battues en brèche puisque depuis le 26 avril, les Français peuvent enfin acheter des masques dans l’une des 22000 pharmacies de l’Hexagone et d’Outre-mer. Un arrêté du ministère de la Santé, publié récemment, a réintroduit dans la liste des produits autorisés à la vente en officines les masques qui en avaient été exclus, par arrêté le 3 mars, pour cause de réquisition générale par l’Etat.

Corpus de textes et principaux résultats

Cette question, ô combien épineuse, de communication politique sur la santé publique ne peut se résumer à une simple juxtaposition de textes journalistiques. Nous avons voulu proposer une investigation plus aboutie par l’intermédiaire d’une méthode d’analyse plus scientifique. L’on sait que la gestion des crises et l’orientation des politiques publiques sont généralement communiquées par des discours politiques par l’intermédiaire desquels l’État tente de convaincre ses citoyens (Alduy, 2018).  L’analyse de discours est une technique utilisée depuis les années 60 (Lebart et al, 2019) et dans plusieurs domaines (Ficcadenti et al., 2019).  Nous avons donc conduit une analyse sur la manière dont le gouvernement gère la crise sanitaire en utilisant la technique d’analyse de texte proposée par le logiciel R[1]. Au total nous avons mobilisé un corpus comprenant 9 articles, disponibles sur la ressource Vie-Publique.fr, tous prononcés entre le 12 mars et le 13 avril 2020, par les responsables politiques suivants :

  • Emmanuel Macron, Président de la République, les 12/16/25/28/31 mars et 13 avril
  • Edouard Philippe, Premier Ministre, le 14 mars
  • Christophe Castaner, Ministre de l’Intérieur, le 16 mars
  • Olivier Véran, Ministre de la Santé, le 21 mars

Nous présentons ci-après les principaux résultats de notre analyse par l’intermédiaire des figures 1 à 3. D’emblée, nous pouvons souligner une des dimensions paradoxales du discours de l’exécutif français. Le mot « masque » apparait clairement sur représenté dans l’ensemble des discours, au moment même où on conteste son utilité pour l’ensemble de la population. A trop vouloir démontrer l’inutilité d’une pratique, l’on obtient le résultat inverse… La communication de l’exécutif, dès le début de la crise, est donc exclusivement orientée vers la justification du port ou non d’un accessoire de protection avec les injonctions contradictoires qui en ont découlé. Une communication qui tenterait de résoudre l’équation suivante :  comment masquer des « failles » logistiques sous couvert d’arguments scientifiques ? 

Figure 1 : Les mots les plus fréquents 

Figure 2 : Le nuage de mot sur l’ensemble des discours

Tableau 1 : Les associations de mots les plus fréquentes

Il est également intéressant de constater deux nouveautés dans une pensée présidentielle qui se voulait dès l’abord verticaliséeet complexe. Tout d’abord, la prédominance d’une vision à court terme (« jour », « semaine »), reconnaissant ainsi le caractère inédit d’un virus qui échappe encore à la parfaite connaissance scientifique, mais qui cadre mal avec une volonté politique d’inscription dans la durée. Nous pouvons évoquer ensuite le rétrécissement du champ géographique du macronisme à un seul « pays », la France, signe, là aussi, d’un changement majeur d’une doctrine politique qui privilégiait jusqu’à présent la dimension européenne. Enfin, les « soignants », simple variable d’ajustement des politiques publiques, gagnent dans ces discours une considération inédite.

Conclusion

La période écoulée aura donc été celle d’un changement radical de doctrine concernant le port du masque au profit d’un « masque pour tous ». Mais, alors que le nombre de décès et d’hospitalisations liées au Covid 19 tend à diminuer, une autre étape se profile dans la gestion de crise : celle du déconfinement de la population à compter du 11 mai. Les hésitations, et autres injonctions précédentes, ont-elles durablement entamé la confiance des Français dans l’exécutif ? Les prochaines semaines apporteront un éclairage décisif. 

Au fond, la crise du Covid ne fait que nous rappeler que, si les hommes d’État sont avant tout des hommes, faillibles par essence, ils ne doivent pas se croire « le talent de gouverner pour la seule raison qu’ils gouvernent[2] ». 

Références

Alduy, C. (2017). Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots . Le Seuil . Altmann, E. G. , Cristadoro, G. , & Degli Esposti, M. (2012). On the origin of long-range correlations in texts. Proceedings of the National Academy of Sciences, 109 (29), 11582–11587 .

Belley, S. (2016). « La réforme territoriale au Québec : la confiance institutionnelle entre autonomie locale et performance publique », Colloque AIRMAP, 2 et 3 juin, Université de Poitiers.

Feinerer, I. (2013). Introduction to the tm Package Text Mining in R. Accessible en ligne: http://cran. r-project. org/web/packages/tm/vignettes/tm. pdf.

Ficcadenti, V., Cerqueti, R., & Ausloos, M. (2019). A joint text mining-rank size investigation of the rhetoric structures of the US Presidents’ speeches. Expert Systems with Applications, 123, 127-142.

Lebart, L., Pincemin, B., & Poudat, C. (2019). Analyse des données textuelles. PUQ.

Mayer, R.C. ; Davis, J.H. ; Schoorman, F.D. (1995). « An integrative model of organizational trust », Academy of management review, 20, pp. 709-734.


[1]Nous utilisons le « package tm »

[2]Napoléon Bonaparte

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