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COVID-19, crise économique et transferts de fonds : À quoi nous faut-il parvenir ?

Oussama BEN ATTA, CATT, UPPA, IRMAPE ESC PAU Business School

Farid MAKHLOUF, IRMAPE ESC PAU Business School

La crise sanitaire qui frappe actuellement le monde est d’une grande ampleur, avec des implications et des conséquences inouïes. Celles-ci sont d’ordre social, institutionnel, organisationnel, économique et autres. Dès le début de cette crise, beaucoup de chercheurs ont manifesté leur inquiétude quant à l’impact de cette crise épidémique sur les économies des pays (Atkenson, 2020 ; Coibion et al., 2020 ; Guerrieri et al., 2020 ; Gourinchas, 2020 ; entre autres). Pour certains, il est même probable que l’effet soit plus prononcé que celui causé par la crise financière de 2008 voire même par la crise de 1929. En est-il vraiment question ? Sur ce point, une réponse plus évidente pourra être établie dans un avenir proche.

Une chose est sûre : les conséquences de la crise sur le marché du travail ne manqueront pas d’être graves et se font déjà fortement ressentir. Ainsi que l’a déclaré l’Organisation Internationale du Travail (OIT), la pandémie risque de détruire jusqu’à 25 millions d’emplois aux quatre coins du monde.  La crise épidémique se traduit en effet par un double choc économique de l’offre et de la demande qui, associé aux mesures de confinement et de réduction de la production, entraîne une destruction d’emplois et une montée du niveau de chômage.

La hausse des taux de chômage équivaut essentiellement à une dégradation sur le plan socio-économique des populations les plus vulnérables. Parmi ces dernières figure la population migrante. Bien avant la crise épidémique, les disparités entre natifs et migrants avaient déjà largement alimenté de nombreux travaux (Peracchi et Depalo, 2006 ; Jean et al., 2011 ; Ruiz et Vargas-Silva, 2018 ; entre autres). Les migrants, dont l’emploi est, pour la plupart, précaire (et relativement peu rémunéré si on le compare à celui de leurs pairs autochtones), risquent fort de voir leur situation se fragiliser encore plus sous l’effet de ce choc épidémique. Il est vrai que dans les destinations d’accueil où le chômage partiel est en place, les immigrants pâtiront moins du point de vue économique, néanmoins, leur vulnérabilité prendra des proportions inquiétantes. 

La précarité des migrants dans le pays d’accueil risque de s’étendre à leurs familles restées dans le pays d’origine.  Cela tient notamment aux transferts de fonds que les immigrés réalisent. En 2019, les transferts de fonds destinés aux pays à faible et moyen revenu dépassent les 500 milliards de dollars (WDI, 2019). De par leur stabilité, ces flux financiers ont pour effet une amélioration du bien-être et du niveau de vie, particulièrement ceux destinés aux pays en développement. Bon nombre de ces pays demeurent dépendants des transferts de fonds et considèrent ceux-ci en tant que véritable pilier du développement économique et social.  Toutefois, face à la crise sanitaire actuelle, faut-il s’attendre à une augmentation ou une diminution des envois de fonds ? Quel est le scénario le plus vraisemblable ?

Apporter une réponse évidente à cette interrogation au vu des données dont nous disposons aujourd’hui en matière d’envois de fonds ne peut se faire. Néanmoins, le renvoi aux déterminants et aux caractéristiques de ces flux financiers permettra de fournir quelques enseignements.

Primo, on trouve une littérature abondante sur les déterminants des transferts de fonds[1]. Ces travaux, tant théoriques qu’empiriques, révèlent les motivations sous-jacentes des transferts de fonds. Parmi celles-ci, on trouve la stratégie de coassurance adoptée par les migrants et leurs familles dans le pays d’origine (Stark et Bloom, 1985 ; Rapoport et Docquier, 2006 ; Yang et Choi, 2007). Il s’agit d’un arrangement contractuel implicite établi entre les migrants et leurs proches. Dès qu’un choc économique, environnemental, naturel ou même épidémique survient dans le pays d’origine, les migrants vont réagir immédiatement en opérant des fonds.

Secundo, les transferts de fonds des migrants sont notoirement stables, à la différence des autres flux financiers tels que les investissements directs étrangers et les aides publiques au développement (Vargas-Silva, 2008 ; Guillaumont et le Goff, 2010). Les envois de fonds des travailleurs migrants ont un caractère contracyclique qui contribue de manière significative à réduire l’amplitude des cycles économiques dans les pays d’origine. Derrière le comportement contracyclique des envois de fonds, il convient de noter le comportement principalement altruiste des migrants. Les envois de fonds peuvent également être procycliques s’ils sont affectés à des fins d’investissement. Dans un tel scénario, le migrant – égoïste – se comporte comme un investisseur : une conjoncture économique défavorable dans le pays d’origine se traduit par une baisse des transferts de fonds.   Cependant, il convient de relever que la relation entre les envois de fonds et les conditions économiques n’est pas systématique. De fait, les deux comportements – contracyclique et procyclique – peuvent très bien se conjuguer.

Si nous raisonnons en termes d’offre et de demande des transferts de fonds, nous pouvons penser que les familles des migrants restées au pays demandent de l’argent à leurs proches résidant à l’étranger (Figure 1). Cette demande peut notamment dépendre de leurs revenus. Par contre, l’offre de transferts de fonds est une fonction du revenu du migrant. S’il y a une crise économique spécifique au pays d’origine qui ne se propage pas entre le pays d’origine et les pays d’accueil, les ressources financières des familles des migrants auront tendance à baisser mais pas celles des migrants. De ce fait, les familles demanderont plus d’aides que d’habitude à leurs proches à l’étranger. Dans ce cas, la demande de transferts de fonds sera supérieure à l’offre. Si les migrants répondent favorablement à cette demande, les cycles de transferts de fonds seront contracycliques avec l’activité économique. Dans le cas inverse, une conjoncture économique favorable dans le pays d’origine entraînera une baisse de la demande d’aides des familles. Dans ce cas de figure, les migrants dégageront un surplus de transferts de fonds. Les cycles des transferts de fonds seront alors procycliques.

Figure 1 : Offre et demande des transferts de fonds (Makhlouf 2013)

L’approche de Stark et Bloom (1985) ainsi que le caractère contracyclique des transferts de fonds nous portent à croire que les envois de fonds des migrants vers leur pays d’origine vont se multiplier du fait de la crise sanitaire actuelle. À vrai dire, la relation est plus complexe que cela. Pourquoi ? Les arguments discutés, en effet, ne résistent qu’à une seule et unique condition : la crise affectant les pays d’origine ne concerne pas les pays d’accueil. Or, l’exemple de la crise actuelle déroge à cette condition, la pandémie n’évitant pratiquement aucun pays du monde !

Les migrants, ayant un contrat implicite avec leurs proches dans leur pays d’origine, se heurtent à un véritable calvaire. D’une part, leur situation économique qui se détériore suite aux conséquences de la crise économique. D’autre part, le désir – la nécessité – d’aider leurs proches dans leur pays d’origine. La balance de part et d’autre ne mène qu’à la déduction selon laquelle les envois de fonds ne peuvent que régresser, compromettant ainsi le rôle stabilisateur que joue l’argent des immigrés en temps de crise.


[1]  Le débat sur les motivations des transferts de fonds a pour point de départ le papier de Lucas et Stark (1985) « New Economics of Labour Migration (NELM) ».

Bibliographie

Atkeson, A. (2020). What will be the economic impact of covid-19 in the us? rough estimates of disease scenarios (No. w26867). National Bureau of Economic Research.

Coibion, O., Gorodnichenko, Y., & Weber, M. (2020). Labor markets during the covid-19 crisis: A preliminary view (No. w27017). National Bureau of Economic Research.

Gourinchas, P. O. (2020). Flattening the pandemic and recession curves. Mitigating the COVID Economic Crisis: Act Fast and Do Whatever, 31.

Guerrieri, V., Lorenzoni, G., Straub, L., & Werning, I. (2020). Macroeconomic Implications of COVID-19: Can Negative Supply Shocks Cause Demand Shortages? (No. w26918). National Bureau of Economic Research.

Guillaumont, P., & Le Goff, M. (2010). Aid and remittances: their stabilizing impact compared. Development, 12.

Jean, S., Causa, O., Jiménez, M., & Wanner, I. (2011). Migration and labour market outcomes in OECD countries. OECD Journal: Economic Studies, 2010(1), 1-34.

Makhlouf, F. (2013). Transferts de fonds vers le Maroc, enjeux, comportement et impacts (Doctoral dissertation, Pau).

Peracchi, F., & Depalo, D. (2006). Labor market outcomes of natives and immigrants: Evidence from the ECHP. University of Rome Tor Vergata.

Rapoport, H., & Docquier, F. (2006). The economics of migrants’ remittances. Handbook of the economics of giving, altruism and reciprocity, 2, 1135-1198.

Ruiz, I., & Vargas-Silva, C. (2015). The labor market impacts of forced migration. American Economic Review, 105(5), 581-86.

Stark, O., & Bloom, D. E. (1985). The new economics of labor migration. The american Economic review, 75(2), 173-178.

Vargas-Silva, C. (2008). Are remittances manna from heaven? A look at the business cycle properties of remittances. The North American Journal of Economics and Finance, 19(3), 290-303.

Yang, D., & Choi, H. (2007). Are remittances insurance? Evidence from rainfall shocks in the Philippines. The World Bank Economic Review, 21(2), 219-248.

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